mardi 17 juillet 2018

Stratégies de fuite

La consommation de drogues est une de ces pratiques que notre société feint de condamner. A haute voix, les autorités vous mettront en garde contre l'abus d'alcool, et vous rappelleront que le cannabis est une substance illicite. En réalité cependant, les soirées étudiantes copieusement arrosées s'organisent avec la bénédiction silencieuse des administrations. Se procurer du cannabis n'est difficile pour personne et les risques de se faire prendre sont minimes.

L'usage des drogues n'était jugé dangereux que tant qu'il était associé à un mode de vie contre-culturel, à un refus du consumérisme et du monde du travail. Là où la drogue facilite et amplifie l'efficacité au service des causes socialement valorisées, on ne trouve que peu de politiciens pour s'en offusquer. Pendant la deuxième guerre mondiale, des pilules d'amphétamines étaient distribuées aux pilotes de chasse. En Amérique, la répression des stupéfiants vise surtout le crack utilisé par les Noirs des cités, alors que la consommation de cocaïne chez les traders, pourtant bien connue, ne fait l'objet d'aucune campagne de lutte. Le café n'est absolument pas traité comme une drogue, malgré des effets psychotropes indéniables et en dépit de la dépendance réelle qu'il engendre chez les gros consommateurs. Il est l'exemple type de la "bonne" drogue, car facilitant l'éveil, l'attention, la concentration - ce qui le rend très utile pour les employés de bureau, sommés de passer des heures assis sur une chaise à résoudre des problèmes abstraits qui n'entretiennent que des rapports lointains avec la vie humaine.

Ce n'est que quand le cannabis et les hallucinogènes (LSD, champignons) sont devenus le moyen d'un repli sur le monde intérieur et d'une prétendue symbiose avec la Nature que les autorités ont commencé à s'inquiéter. Alors les maîtres du monde ont pu légitimement craindre l'avènement d'une génération perdue qui resterait définitivement à l'écart du système économique, une deuxième société qui dévorerait la première de l'intérieure. Ces craintes n'étaient pas fondées. Par nature, la consommation de drogues récréatives entretient un rapport ambigu avec le système: elle exprime certes le rejet et l'insatisfaction, mais d'une façon stérile, improductive; elle offre un exutoire aux désirs laissés insatisfaits par la routine quotidienne, ce qui permet à l'individu vidé de la reprendre le lendemain. L'alcool jouait déjà ce rôle auprès du prolétariat du 19ème siècle, et si les produits se sont diversifiés, leur fonction n'a pas changé. La drogue est une stratégie de fuite. Elle n'est cependant pas la seule.

L'évasion est le mécanisme par lequel nous substituons à la réalisation de nos aspirations profondes l'illusion de leur réalisation. C'est volontairement que nous y avons recours ; et ce choix que nous faisons témoigne de notre renoncement à obtenir satisfaction dans le monde réel. Mais dit comme cela, nous en aurions honte ; nul ne pourrait s'y résoudre. C'est pourquoi la fuite repose toujours sur un double mensonge, auquel on procède en deux temps: le premier consiste à s'imaginer capable de réalisations grandioses, c'est par là qu'on entre dans l'illusion ; dans un deuxième temps, on refuse la comparaison avec le héros, on refuse de le traiter comme un modèle à imiter au motif qu'après tous, le scénario n'était pas « réaliste ». Ainsi le rêveur atteint provisoirement un état subjectif de liberté et de contentement, sans pour autant devoir faire l'effort de remettre en question les conduites qui le maintiennent dans la frustration. Il s'agit maintenant de dégager les différentes modalités par lesquelles s'effectuent la fuite dans l'imaginaire, et leurs particularités respectives. Elles se distinguent principalement par leur éloignement à la réalité, qui varie en général en sens inverse de la lucidité du rêveur.

La fiction est la forme d'évasion qui s'éloigne le plus de la réalité, et celle par rapport à laquelle on est en général le plus lucide : en effet, la distinction entre fantasme et réalité est alors explicite, et le rôle de divertissement au moins partiellement assumé. Le rôle héroïque n'est pas associé directement au lecteur, mais à un personnage auquel le lecteur ne s'identifie qu'implicitement, dans l'enthousiasme de la découverte de ses aventures. C'est cette dissociation permanente entre le lecteur et le rôle fantasmé qui facilitera en dernier ressort le refus de s'en inspirer. Une fois le livre refermé ou le téléviseur éteint, le rêveur a clairement conscience de quitter un monde imaginaire pour revenir dans le monde réel. Il lui sera d'autant plus facile de faire comme si ces heures passées loin de lui-même n'étaient que pure divertissement sans aucune signification. Il omet donc de se demander pourquoi l'histoire l'avait autant fasciné, et ce que cela révèle de lui et de sa vie. En réalité, il cherche à vivre dans l'imaginaire les sensations qui lui manquent dans la vie réelle. La littérature nous fournit deux exemples célèbres de ce mode de vie à travers les personnages de Don Quichotte et de Madame Bovary. L'histoire de ces deux personnages débute précisément au moment où ils abandonnent l'univers fictif avec l'ambition de réaliser « en vrai » l'idéal qui leur plaisait tant dans leurs romans préférés : la grandeur chevaleresque pour Don Quichotte, l'amour pour Madame Bovary. Il va s'avérer que ces personnages se font des illusions envers lesquelles la vie se montrera impitoyable. Dans le cas de Madame Bovary, le lien entre la fuite dans les livres et la frustration d'un mariage sans amour est clairement établi par l'auteur. Le personnage n'est pas entièrement antipathique, et ses malheurs ont donc une portée critique : l'incohérence entre les rêves de Madame Bovary et la société étant posée, du moins cette dernière ne triomphe-elle pas en toute bonne conscience (comme le procès intenté à l'auteur va d'ailleurs le montrer). En revanche, la visée satirique et comique de Cervantès en fait un agent du deuxième mensonge : en raillant son personnage, il dénie toute légitimité aux aspirations à la gloire, à l'honneur et à l'amour qui trouvaient leur expression dans l'idéal chevaleresque. 

En deuxième place, nous avons les substances chimiques qui altèrent notre jugement, provoquant l'illusion au sein même de notre vie réelle. Dans ce cas, les faits eux-mêmes sont en général inchangés : « seule » notre perception de leur sens est altérée. A une rencontre banale et superficielle entre deux étrangers, l'alcool ou l'ecstasy associeront une illusion d'intimité. A la peur du ridicule et de l'échec, l'alcool ou la cocaïne substitueront une impression de toute-puissance et un mépris du risque. Encore faut-il faire une distinction supplémentaire : quant les drogues sont utilisées afin de lever un obstacle purement psychologique, dans le but de réaliser un objectif précis, il ne s'agit pas à proprement parler d'évasion ; car la conduite est en prise avec le monde réel. On entre dans l'évasion à partir du moment où l'objectif de la consommation de drogue est le sentiment lui-même, et non les actions qu'il permet de réaliser ; où on ne veut plus lever des barrières psychologiques, mais s'aveugler devant des obstacles réels. Ainsi, si un homme boit de l'alcool « pour se donner le courage » d'aborder une femme qui lui plait, ce n'est pas de l'évasion ; mais si cet homme boit pour oublier ses soucis de la journée, on est au cœur même du phénomène de fuite.

Contrairement à celui qui se noie dans un univers fictif, le consommateur de drogue perd momentanément conscience d'être dans l'illusion : pendant qu'il est sous l'emprise de la drogue, sa perception est altérée et il pourra même agir comme si l'illusion était réalité. Ce n'est qu'après l'effet dissipé qu'il prendra conscience de son délire et regrettera éventuellement certaines actions mal avisées. La forme que prend le deuxième mensonge dans ce cas est illustrée de façon exemplaire dans la nouvelle « L'Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hydes » de Robert Louis Stevenson. Le bon Dr. Jekyll, membre respectable de la bonne société victorienne, avait en secret un certains nombre d'habitudes peu avouables, dont celle de fréquenter assidûment les bordels de Londres. Comme le conflit entre le rôle du jour et la débauche de la nuit devenait trop insupportable, le Dr Jekyll eut l'idée d'extérioriser tous ses mauvais penchants en une deuxième personnalité appelée Mr Hydes. La contrepartie était qu'il devait régulièrement consommer une drogue permettant à Mr Hydes de prendre le dessus. Le Dr Jekyll comptait ainsi prétendre à la pureté et à la vertu en mettant toutes ses fautes sur le compte de Mr Hydes. Mais Mr Hydes était une émanation de la personnalité du Dr Jekyll, une émanation à laquelle, de surcroît, le docteur laissait volontairement libre cours en ingérant sa drogue. Les deux partageaient le même corps, et il était impossible de mettre terme aux agissement de l'un sans affecter l'autre. Le projet du Dr Jekyll apparaît donc pour ce qu'il est : non pas un réel effort en vue du Bien, mais une tentative de se disculper, de rejeter loin de lui la faute quitte à passer du péché au crime.

La drogue sert ainsi d'excuse pour libérer de façon plus ou moins contrôlée les pulsions que la société réprime en temps normal, et qui risqueraient sinon de surgir de façon imprévisible, semant le chaos: l'agressivité, le désir sexuel, le désir d'intimité, la sédition. Conventionnellement, ce qui est fait sous l'emprise de la drogue est imputé à la drogue comme excuse. Il est ainsi possible aux hommes de se croire en conformité avec les normes sociales : aliénés de leurs désirs qu'ils attribuent à la drogue, ils ne se rebelleront pas contre elles.

Toutefois, il arrive que dans un accès d'audace, les hommes conçoivent l'ambition de réaliser leurs rêves, de combler leurs manques et de satisfaire leurs désirs. Devant les difficultés pratiques que cela soulève, ce qui se présente au premier abord comme une ambition sérieuse peut insidieusement se transformer en prétexte au débordement de l'imagination ; si bien que l'acte lui même n'a plus qu'un rôle symbolique, sa fonction réelle étant de permettre à l'acteur de continuer à croire en l'avenir radieux qui soi-disant l'attendrait. L'attente est d'ailleurs la conduite la plus représentative de ce mode de vie : on attend de gagner au loto, de rencontrer le grand amour, on procrastine l'abandon de la cigarette, la limitation de la consommation d'alcool et du temps passé sur internet; on promet dans un avenir vague l'abolition de toutes les facilités dans lesquelles on se complaît, de façon à vivre par avance dans l'éclat d'une grandeur future. De l'évasion à l'exercice réel de la liberté, il ne s'en faut parfois que d'un cheveu, du triomphe du désir frustré sur la peur de l'inconnu. La procrastination, l'attente ne sont que les moyens par lequel le désir vaincu est pacifié, ce sont les compromis par lesquels il évite de perdre la face, obtenant la vague promesse qu' un jour ses exigences seront entendues. C'est la « défense contre le changement » magistralement décrite par TLP.
Ici, les deux mensonges se font les deux options d'une fausse dichotomie qui occulte la réalité. Le premier mensonge, de croire réaliser quoi que ce soit avec des actes manqués. Le deuxième, la conviction honteuse d'être foncièrement incapable d'atteindre l'objectif souhaité. De cette façon, les sacrifices qui le rendraient possible ne se présentent même pas à la pensée, exclus d'emblée des deux termes de l'alternative.

Ainsi, l'évasion apparaît comme un outil puissant au service du statu quo, que ce soit à l'échelle individuelle ou sociale. Son rôle est de détourner les désirs rebelles afin de les enfermer dans des actes stériles. Les formes que prend l'évasion dans notre société moderne révèlent donc les frustrations des individus qui l'habitent – les étudier permet de sortir du circuit de l'autocélébration permanente à laquelle se livrent les représentants médiatiques de l'ordre social. En analysant la culture de masse, les rêves qu'elle vend et les mythes qu'elle produit, j'essaierai dans un essai suivant de dégager les désirs profonds laissés insatisfaits par la société contemporaine.

samedi 16 juin 2018

Le choix de l'identité

La technique, d'après Ellul, évolue trop rapidement pour permettre à la culture de s'y adapter. Il en résulte un fossé entre chaque génération : les parents deviennent ringards aux yeux de leurs enfants, ils sont incapables de les préparer à un avenir sur lequel plane la plus grande incertitude. Même en l'absence de toute contestation politique, on comprend bien que l'ordre traditionnel est obsolète, et que la notion même de rôle social prédéfini est devenue complètement inopérante.

Certains penseurs ont pu y voir l'avènement d'une ère fantastique de pure liberté – ils se sont cependant lourdement trompés. Priver l'être humain de ses constructions culturelles, c'est aussi le priver des moyens de conceptualiser sa propre existence – c'est l'obliger à tout réinventer depuis le début. C'est lui imposer une tâche littéralement surhumaine, en ce qu'elle était toujours jusqu'ici accomplie par toute une société œuvrant sur plusieurs générations. Il est évident que l'immense majorité des hommes n'est pas à la hauteur. C'est pourquoi, de fait, les modèles de vie n'ont pas disparu – mais ce sont désormais les médias de masse qui se chargent de les définir au service du développement de la technique. Par leur caractère provisoire, par la nature des moyens de communication par lesquels ils sont diffusés, et par leurs objectifs, ces modèles ne peuvent pas avoir la profondeur des rôles traditionnels – ils laissent sans réponse la plupart des questions humaines fondamentales auxquelles la technique et l'économie sont indifférentes.

Le vide de sens auquel est confronté l'individu moderne ne sera pas aisément comblé. L’hyper-spécialisation engendrée par le développement de la technique éloigne toujours plus le travailleur du résultat de ses efforts. Non seulement le produit du travail est approprié par d'autres, mais son utilité même se perd dans la fragmentation toujours plus fine des tâches. Elle peut d'ailleurs être mise en doute quand il s'agit de manipuler l'homme pour qu'il achète (publicité), d'aider les grands groupes à obtenir des passe-droits (lobbying) ou de polluer par l'industrie lourde et l'agriculture intensive. Même ceux qui sont le moins enclins à se poser des questions se trouvent confrontés au caractère kafkaïen que revêtent inévitablement les grandes bureaucraties (qu'elles soient publiques ou privées) ou à la dépossession accrue résultant du travail contractuel (uberisation).

Face à l'absurdité croissante du monde du travail, on aurait pu s'attendre à ce que les individus se replient sur leur vie privée. Ce n'est pas ce que l'on observe. Le regard de l'autre, loin de permettre une distanciation critique vis à vis de l'absurde, reproduit de façon plus viscérale le jugement dominant, et cela même quand l'autre, en son for intérieur, doute de ce qu'il fait. Pour les apparences, il se sentira obligé d'exprimer l'opinion attendue, contribuant à l'illusion du consensus et au pouvoir de la norme. Ce facteur s'est aggravé avec l'extension de la surveillance exercée par la société sur la vie des individus. Désormais n'importe quel propos, n'importe quel acte est susceptible d'être rapporté et illustré sur les réseaux sociaux. La vie privée a cessé d'être un refuge, elle est désormais jugée en place publique. Ce sont les médias au sens large qui, par leur pouvoir d'incarner l'opinion publique aux yeux des individus, définissent les normes sociales. Le travail est absurde, mais nous sommes sommés d'y trouver la réussite, le mérite, le progrès, et bientôt l'épanouissement. Face à cette puissante propagande, l'individu ne peut voir son propre mal-être que comme un échec personnel honteux qu'il convient de dissimuler aux yeux de ses pairs.

Le temps libre est donc devenu, avec l'approbation du clergé médiatique, le domaine de la fuite de soi par le divertissement généralisé. Il sert aussi une autre fonction.
Le simple conformisme, si il permet d'éviter la censure, ne permet évidemment pas de se distinguer de la masse. Or, rien n'est plus nécessaire à l'homme que d'affirmer sa singularité : sans cela, il devient impossible d'exister aux yeux de l'autre et donc d'établir avec lui une relation personnelle. Cependant, rien n'est plus radicalement hostile à la personnalité que la massification de la culture et la propagande d'intégration qui adapte les désirs de l'individu aux exigences du système technique. La solution à ce paradoxe passe par la fabrication d'un ersatz de personnalité qu'il est convenu d'appeler identité. Comme l'avait perçu Sartre, le regard de l'autre est chose terrible pour celui qui ne s'assume pas : il menace constamment de nous ramener au réel de nos actes, donc à notre médiocrité. L'identité nous permet de répondre à la question « qui sommes nous » par autre chose que le récit d'une existence passive.

Heureusement donc, l'identité est en vente chez les disquaires et dans les boutiques de prêt à porter. Par la magie des symboles, la consommation permet de se constituer un rôle à moindre effort. Et qu'importe si le fan de métal est en réalité un sage étudiant, si le propriétaire de Mac est un ignare qui passe son temps à s'abrutir devant des séries, ou si l'adepte de sagesse orientale est un matérialiste forcené. L'habit fait le moine. L'étudiant devient Viking, l'ado attardé devient intellectuel, le bourgeois devient mystique. Nul besoin de faire l'effort de se conformer à l'idéal, il suffit d'y afficher son adhésion. Mais ce n'est pas tout.

La « mauvaise foi » fait idole de tout symbole, et s'approprie en particulier les marqueurs identitaires et les opinions politiques. Êtes vous femme, homme, noir, musulman, homosexuel, « français de souche » ? Un entrepreneur identitaire ne va pas tarder à venir vous expliquer ce que vous êtes et ce que vous n'êtes pas. La domination écrasante de la culture de masse ne peut permettre à ces groupes aucune réelle autonomie culturelle, à supposer qu'elle ait jamais existé. C'est pourquoi en lieu et place de tout contenu substantiel, ces identités se fondent sur le sentiment d'être victime et le ressentiment envers un groupe adverse, à quoi s'ajoutent quelques stéréotypes superficiels qu'il s'agit d'affirmer ou au contraire de rejeter. Ainsi chez les identitaires revendiqués, on va mettre en avant le porc français, le voile islamique ou les organes sexuels féminins, tandis que l'égalitarisme militant s’obsédera pour les stéréotypes de genre, verra de l'antisémitisme derrière toute critique de la finance ou du racisme derrière toute dénonciation de la violence des jeunes de banlieue. Ces militants ne dépendent pas moins des stéréotypes que les identitaires : ils en ont besoin pour donner un sens à leur combat et pour définir, en négatif, un anti-stéréotype qu'il s'agirait de faire exister : femmes égoïstes et violentes, hommes passifs et soumis, Juifs conservateurs et nationalistes, Noirs naïfs et pleins de bons sentiments.

Quant aux compagnons de route de ces mouvements qui n'en partagent pas l'identité, leur motivation est d'un autre ordre : il s'agit d'afficher non pas une appartenance, mais des valeurs ; de s'identifier non à un groupe, mais au Bien. Vous voulez vous distinguer par votre éthique, votre compassion ? Il suffit pour cela d'afficher les bonnes opinions, d'adopter le bon langage, d'acheter les bons produits. Utilisez l'écriture inclusive pour démontrer votre féminisme. Achetez bio pour être écologiste. Qu'il est facile d'être Bon ! C'est si facile, qu'on commence vite à se sentir à l'étroit, dans l'Empire du Bien. Il faut donc sans cesse inventer de nouveaux critères de distinction, proscrire de nouveaux épithètes, découvrir de nouvelles discriminations. Un jour les infirmes seront des « handicappés », le lendemain des « personnes en situation de handicap ». Un jour il faudra être attentif au « mansplaining », le suivant dénoncer le racisme du logo Banania. Il est d'ailleurs intéressant de constater que contrairement aux problèmes classiques du féminisme (viol, exclusion de certaines professions, reproduction ), ce nouveau sexisme, celui du « mansplaining » et du machisme grammatical est comparativement trivial, n'est pas sujet à la mesure statistique, et peut être résolu par un simple ajustement des codes de la politesse. C'est curieux, c'est presque comme s'il s'agissait d'élaborer un marqueur de classe, de distinguer symboliquement un eux d'un nous..

Malheureusement, la vigueur de l'estime de soi est à la hauteur des efforts consentis. C'est à dire que la bonne conscience de ces « militants » est si fragile qu'elle nécessite le renfort permanent des pairs et de la machine médiatique. Seul cela peut permettre ce petit miracle quotidien de ces féministes qui parviennent à dénoncer, le plus sérieusement du monde, le « manspreading », sans que cela ne déclenche aussitôt des crises de fou-rire. Le danger extrême ressenti à la moindre critique provient du fait que le style et les opinions politiques ne sont plus de simples attributs d'un sujet bien défini mais constituent le cœur même d'une identité de substitution. Il en résulte que toute critique est vécue comme un péril existentiel et suscite des réactions violentes.

Dans ces conditions, ce n'est pas que le débat d'idée qui devient difficile, mais même tout simplement la rencontre et l'intimité. L'identité devient un écran entre soi et les autres qu'une trop grande proximité viendrait fragiliser. Après tout, que penser d'un écologiste qui part en vacances en avion, d'une féministe qui se maquille et fait des régimes, d'un islamiste qui boit ou d'un antiraciste qui évite soigneusement les quartiers sensibles ? Si par malheur l'ami, l'amant ne partage pas votre idéologie, il ne pourra s'empêcher de remarquer la déconnexion entre le réel et les convictions proclamées. C'est pourquoi la « meilleure » relation suppose un partenaire qui partage les mêmes goûts, les mêmes opinions politiques, car alors pourra s'élaborer entre nous un pacte tacite pour valider réciproquement nos identités respectives. La série, la manifestation sera un trait d'union par lequel s'établira entre nous une communion sans parole, sans échange, car ce sont là les rituels de notre culte commun. En l'autre, Narcisse n'aime jamais que son propre reflet.


vendredi 11 mai 2018

Le désir de sécurité

De gauche comme de droite, un discours anxiogène pousse les citoyens dans les bras tendus de l'appareil sécuritaire. Comme des millions d'autre Français, j'ai participé à la manifestation du 11 Janvier 2015, afin je le pensais de montrer mon soutien à la liberté d'expression. Solidarité, deuil, liberté d'expression – les motivations de ce rassemblement étaient diverses et confuses.

La conclusion qu'en a tiré l'Elysée, cependant, fut on ne peut plus claire : quatre millions de moutons attendaient qu'un berger les protège du loup. Message reçu cinq sur cinq par le gouvernement, qui prend dans la foulée des mesures sécuritaires, et déclarera dix mois plus tard l'Etat d'urgence, avec toutes les conséquences que l'on sait : assignations à résidence, perquisition administrative, interdiction des manifestations. Au delà de la propagande étatique, nombreux sont les groupes de citoyens qui réclament haut et fort la protection de l'Etat. « Mais que fait la police ? », hurlent ils tous en cœur. Blocage des universités, harcèlement sexuel, violences des manifestants ; les motifs sont diverses mais la conclusion est la même : l'autorité suprême doit agir. Et l'Etat de s'avancer souriant pour proposer Ses solutions : caméras CCTV dans les espaces publics, surveillance des réseaux sociaux, fichage généralisé de tous les « indésirables ». Le citoyen accueille avec soulagement son enfermement dans un cocon qui préserve son confort et sa tranquillité d'esprit, persuadé qu'à l'extérieur rôdent des menaces contre lesquels il est impuissant.

Les ennemis ainsi désignés doivent être sans visage, car l'angoisse est maximale quand le monstre peut se présenter sous les traits de n'importe qui. Ainsi on nous assure que n'importe quel homme est un violeur potentiel, même et surtout les amis et les amants. De même, le terrorisme ne peut être le fait des seuls fanatiques islamises : il faut faire de la radicalisation un danger universel, susceptible de happer n'importe quel jeune laissé sans surveillance sur internet. D'ailleurs, les médias se sont attachés à nous montrer des terroristes de toutes origines, sous le touchant prétexte du « pas d'amalgames ». Prétexte qui s'est révélé bien creux quand par la suite il a été question de l'  « islam de France » et que les musulmans ont été sommés de s'expliquer. Si ce ne pouvait être tous les Français, il fallait au moins que ce puisse être tous les musulmans. Si à chaque fois que nous croisons un Arabe, nous nous l'imaginons sortir de son sac une kalachnikov au cri d'  « Allahu Akbar », nous serons dans un état d'angoisse conforme aux objectifs de la propagande. Mais le « pas d'amalgames », qui doit entretenir le doute vis à vis des non-musulmans, sert aussi à éviter que la peur ne se concrétise en rejet : l'ennemi qui est tout le monde, n'est par la même personne, c'est à dire personne en particulier.

En effet, la propagande sécuritaire doit toujours supposer l'unité de la Cité assiégée, afin de justifier que les murs nous protègent. L'ennemi doit rester potentiel : si il est potentiellement chaque homme, chaque musulman, vous l'homme ou le musulman particulier vous savez innocent de ces soupçons, ce n'est donc pas vous qui êtes visé, vous êtes du bon côté. Il serait malvenu de vous opposer à ces mesures qu'on prend « pour notre sécurité », on risquerait de vous compter au nombre des ennemis.

Le danger se situe donc toujours dans un ailleurs fantasmé, le réel de nos vies se devant lui d'être rassurant. C'est le grand paradoxe de cette « pensée »  que d'y voir cohabiter l'angoisse d'un Mal omniprésent et une profonde niaiserie quant à sa réalité. Ainsi, la réaction de nombreux Français face aux attentats de Charlie Hebdo a été, « face à la haine », de clamer leur tristesse et de s'identifier aux victimes. S'imaginaient ils que cela aurait un quelconque effet sur les islamistes ? A leur place, je serais plutôt satisfait d'avoir réussi à blesser et à choquer tant de mécréants. On voit maintenant régulièrement des affiches de prévention contre le viol qui nous informent que « Non, c'est non », ou que « Si tu la forces, c'est un viol ». La Palice en aurait dit autant. La géniale trouvaille derrière ces campagnes semble être l'idée que si des hommes violent, c'est qu'ils sont ignorants de la gravité de leurs actes. Pourquoi agiraient ils ainsi sinon ? Comment pourraient ils être insensibles aux larmes de leurs victimes ? Dans ce curieux monde de lapins tueurs, le Mal est partout, mais il peut être combattu à coup d'éditos et de rééducation publicitaire. Il n'est pas surprenant que des êtres d'une telle naïveté aient l'impression d'une menace diffuse et aléatoire : quand on manque à ce point de discernement, on pourrait tel le Petit Chaperon Rouge se laisser abuser par un loup en habits de grand-mère. Cela sert bien sûr l'extension de l'appareil policier.

Pour que le besoin de protection se fasse sentir, il faut en effet que les citoyens aient été dépossédés des moyens de veiller à leur propre sécurité. Cela passe par l'abolition du discernement et l'ignorance du mal, qui mènent l'individu dans des situations qui le laissent désemparé. Son impuissance est scellée par l'atomisation de la société et la disparition concomitante du civisme. Ainsi quand une agression a lieu dans les transports en commun, personne ne réagit : « ce n'est pas mon problème », rationalise-t-on. « Peut-être se connaissent ils, peut être est-ce un jeu entre eux. Et si j'interviens et que cet homme s'en prend à moi ? » Privé de repères, incertain des limites entre l'accepté et l'interdit, doutant du secours de ses voisins, lâche et égoïste, l'individu contemporain est bien incapable de défendre qui que ce soit. Il aime tant son confort mental qu'il préfère nier la réalité qu'il a sous les yeux pour ne pas devoir admettre dans son cocon la présence du Mal.

Le confort du quotidien est devenu le souverain bien.
Ainsi quant a lieu une grève ou un blocage, la première réaction de nombreux commentateurs est de pleurnicher sur le sort du « bon citoyen » qui s'efforçant sagement de se rendre à son travail ou de poursuivre ses études, trouve sa routine perturbée par des « agitateurs ». Egratigner le cocon, voilà maintenant le seul véritable crime. Tous les écarts à l'ordre se fondent en un, les degrés de gravité sont aplanis. Une main au fesse dans les transports est assimilée au viol dans la catégorie des « agressions sexuelles ». Tags et occupations sont maintenant des « violences ». L'intitulé de la manifestation « La Fête à Macron » dissimule un appel à la violence politique. En dehors du centre mou, la politique est peuplée de « fascistes », de « réactionnaires », de « populistes », ou de « communistes » admirateurs des « pires dictatures ». On se demande comment auraient été nommés Gandhi ou Martin Luther King, mais on peut supposer que la police aurait été invoquée pour « rétablir l'ordre » et réprimer des manifestations « illégales ».

Cette cacophonie est le fait d'individus insulaires habitués à la flatterie permanente de leurs pairs et de leurs serviteurs technologiques. Quand les pensées sont mises en concurrence dans le bazar des médias de masse, rien n'est plus facile que de zapper celles qui vous déplaisent pour aller vous abreuver d'un discours qui conforte vos préjugés. La disparition de la socialisation dans les espaces publics et la ségrégation de l'habitat vous préservent de toute rencontre hasardeuse qui ne serait pas au programme de votre parcours professionnel. Classes de Lycée, fac, entreprise, « réseau social », voilà l'univers étroit dans lequel évoluent les classes moyennes d'aujourd'hui. L'amour même ne peut être laissé au hasard de la rencontre, il doit être planifié et rationalisé par des entreprises sur la base de la compatibilité supposée des goûts et des intérêts. A l'instar des mariages arrangés de l'Ancien régime, on s'échange des photos et des descriptifs avant toute entrevue. Ainsi, l'individu peut s'assurer que jamais un sentiment imprévu ne viendra troubler son tranquille entre-soi social.

Habitué à l'obéissance de la technique qui lui dit ce qu'il veut entendre, lui montre ce qu'il veut voir et se tait quand il la congédie, l'homme moderne a de plus en plus de mal à supporter la différence et le désaccord, la volonté propre dont est animé l'être humain et qui échappe à son contrôle. Alors il lui faut encadrer, réglementer, prohiber, afin que les actes d'autrui retrouvent un caractère prévisible et puissent se fondre dans le néant du quotidien. Cela ne peut se faire par la morale, puisque les normes se sont estompées, et qu'en rebâtir de nouvelles supposerait de persuader ses pairs et de se frotter à leur altérité. Il faut donc avoir recours à la loi : c'est l'envie de pénal dont s'est moqué Philippe Muray. Ainsi, nous avons eu le droit à la criminalisation du « harcèlement » et des « propos discriminatoires » dans des termes très vagues, car c'est bien connu, la Justice est notre amie et personne ne songerait à user des des termes exacts pour aller au delà de l'esprit généreux et protecteur de ces lois. Les conséquences n'ont pas tardé à se faire sentir : en 2010 , des militants ont découvert à leurs dépends que l'appel au boycott des produits israëliens était illégal au motif qu'il constitue une « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence ». Les lois contre le harcèlement sexuel ont été tellement efficaces qu' actuellement, « 85 % des femmes et 78% des hommes considéreraient que la séduction au travail n'est désormais plus possible ». Gageons que cela améliorera la productivité de nos employés maintenant débarrassés de ces coupables distractions.

Peu nombreux, cependant, sont ceux qui s'émeuvent de ces libertés perdues. Au contraire, beaucoup ont le sentiment d'avoir acquis de nouveaux droits : le droit de ne pas être offensé, le droit de ne pas être importuné, en somme le droit d'être tenu à l'écart du monde réel et de son inconvenante diversité. Nous avons trop tendance à penser que le principal obstacle à la liberté réside dans les règles qui nous sont imposées, or rien n'est plus faux, car c'est nous qui appelons de nos vœux cet enfermement. L'exercice de la liberté suppose en effet un effort permanent de réflexion, de remise en question de ses choix et d'expérimentation des possibles. Dès lors que la tranquillité d'esprit devient le souverain bien, un tel effort devient inadmissible et l'individu réclame qu'on lui serve sur un plateau une pensée prémâchée et un mode de vie produit en série. Il applaudit alors l'extension du système sécuritaire.

dimanche 29 avril 2018

La logique infernale du marché

La théorie libérale dominante fait l'apologie du marché, conçu comme un mécanisme vertueux permettant de satisfaire une gamme toujours plus étendue de besoins et de désirs. Contre la tentation d'interférer, l'idéologie oppose l'argument du libre choix : les activités et les achats des individus étant librement choisis, toute règle imposée au marché est une restriction des libertés individuelles.
Implicitement, l'individu est conçu comme un être préformé, doté de préférences préexistantes envers les différents produits qui lui sont présentés. Il est supposé que tous les désirs sont susceptibles de s'exprimer sous cette forme.
Le triomphe de cette idéologie s'exprime notamment par l'extension sans limites du schéma conceptuel du marché dans des sphères de la vie où jusque là il était absent. Ainsi même les relations amoureuses tendent de plus en plus à être envisagées comme l'acquisition d'un partenaire sur le « marché » des amants. Les sites de rencontre font office de salle de marché, et les conseils des « coach en séduction » servent d'expertise en marketing.

Rien cependant n'est plus absurde que cette réduction du désir à la consommation. Les désirs humains ne portent presque jamais sur des objets spécifiques, dont l'existence nous était d'ailleurs inconnue avant qu'ils ne soient inventés. Ceux qui aiment nous rappeler nos origines animales et notre rattachement à l'évolution darwinienne auront bien du mal à expliquer la présence d'un désir d'Iphone, ou d'un goût particulier pour les gros 4x4.
Au delà des besoins de base, les aspirations de l'être humain portent sur des choses immatérielles liées à la société : l'amitié, l'amour, la reconnaissance, le pouvoir. La façon dont peuvent se réaliser de pareils désirs est éminemment contextuelle – leur traduction concrète est relative à l'environnement social et est donc indéterminée. Comme les hommes n'ont pas le loisir de réinventer la société à leur guise, ils sont obligés d'interpréter leurs désirs en fonction des contraintes de l'environnement dans lequel ils se trouvent. Mais si la solution que le marché leur propose répond effectivement à cette attente, ils oublient trop souvent que l'environnement lui même en est aussi le produit. Bien souvent, le marché ne fait ainsi que nous proposer des solutions palliatives à des problèmes qu'il a lui même créés. Ainsi, Facebook devient un moyen indispensable de rester en contact avec ses amis; mais la nécessité de « rester en contact » résulte du mouvement permanent auquel nous soumet l'organisation moderne de la vie – il faut se déplacer pour ses études, pour trouver un travail, et accepter les réorganisations fréquentes auxquelles se livrent les entreprises.

La voiture est un moyen de déplacement qui est rendu nécessaire par l'éloignement croissant des commerces, des lieux de vie et des lieux de travail, et par l'absence de solutions de transport alternatives. Ce n'est pas un hasard si l'automobile est bien plus présente en milieu rural qu'en agglomération parisienne : alors que l'agglomération parisienne compte encore une densité importante de supermarchés et une bonne desserte en transports en commun ; en milieu rural les points de vente tendent à se concentrer dans des énormes hypermarché, et les transports en commun sont rares.

L'idée même d'une économie qui obéisse à la volonté du consommateur est une absurdité. La temporalité de l'infrastructure industrielle est sans commune mesure avec celle des désirs changeants d'un individu, si bien que des choix faits il y a des décennies par nos parents continuent de s'imposer à nous aujourd'hui. La technologie, une fois installée, crée les conditions de sa propre nécessité. Une organisation territoriale conçue pour la voiture rend vite inévitable son utilisation. L'omniprésence du téléphone portable fonde l'exigence d'être joignable en permanence, et le fait de ne pas en avoir devient alors inacceptable. On n'est alors plus du tout dans le monde enchanté du libre choix dont rêvent les libéraux. Cette contrainte, cependant, nous est invisible, d'une part car nous l'acceptons comme une donnée objective de notre situation, et d'autre part car une propagande constante nous enjoint à l'aimer. Il ne s'agit pas là d'une simple astuce de représentant de commerce, mais d'une manipulation de grande ampleur puisqu'elle atteint les mythes fondamentaux de nos sociétés : la réussite, la liberté, le Progrès. La publicité confère à ses objets fétiches le pouvoir d'incarner l'idée et de la rendre tangible.

Tout d'abord, elle leur permet de signifier la réussite sociale : celui qui les acquiert peut alors se prévaloir d'un statut, d'une légitimité. On se souvient de Séguéla affirmant que qui n'a pas une Rolex à 50 ans « a raté sa vie ». On connaît aussi l'affection des Américains pour les 4x4 surmotorisés – et nul ne peut prétendre qu'il y ait là quelque motivation utilitaire, étant donné que beaucoup de ces véhicules circulent en ville. L'idée que l'on est dans un cocon, isolé du monde extérieur, la richesse démontrée par la taille du véhicule, captivent l'imagination américaine.
Dès lors que le produit devient un objet d'envie, il permet de démarquer ceux qui ont les moyens de l'acquérir et ceux qui ne l'ont pas, jusqu'à ce qu'enfin ce rôle suffise à lui seul à justifier l'envie initiale. La dynamique est universelle, mais la publicité s'en est servie pour assurer un débouché pérenne à un des produits phares de l'industrie.

Quid cependant de ceux qui ne se sentent pas en phase avec la société, et pour qui la réussite dans le système est un repoussoir plutôt qu'un idéal ? La publicité s'adresse aussi à eux, en subvertissant leur idéal de liberté. Née dans le creuset des affrontements idéologiques de la Guerre froide, l'association entre consommation et liberté a depuis permis d'apprivoiser le sentiment contestataire des jeunes. La liberté, c'est la capacité de se rebeller – et la publicité a compris qu'elle avait tout à gagner à proposer au rebelle de quoi satisfaire son désir de choquer le bourgeois. Ainsi nous avons eu droit à une succession de styles musicaux et vestimentaires loufoques, voués tour à tour à l'abandon une fois que leur récupération par le spectacle était devenue patente.

Enfin, le capitalisme étant par essence dynamique, portant en lui l'élan d'une croissance ignorante de toutes limites, il lui faut sans cesse ouvrir de nouveaux marchés. Le mythe par lequel la publicité suscite l'attirance du consommateur pour les nouveaux produits qui lui sont proposés est celui du Progrès. Le client a l'impression de participer par son achat à un mouvement grisant d'accélération sans frein des voyages et des échanges, d'accroissement sans limite des possibilités de conquête, et de service mécanique toujours plus satisfaisant et attentionné. Dans ce contexte, il n'est guère étonnant que les questions plus terre à terre de l'utilité concrète de tel ou tel objet technique ne se posent même pas. Il est par exemple remarquable que l'arrivée des « objets connectés » nous soit présentée comme inéluctable sans que personne ne songe à expliquer au public à quoi peut bien servir une connexion internet sur un frigo. Cela signifie clairement que les industriels ont envisagé de produire ces objets indépendamment de toute volonté exprimée par les clients, et qu'ils ne doutent pas le moins du monde d'arriver à leur trouver un débouché en dépit de leur inutilité patente. Là où la Rolex et la grosse berline signifient l'atteinte d'une situation désirable, un statut qui se suffit à lui même, l'acquisition d'un gadget « innovant » traduit le désir de rester jeune, c'est à dire de se montrer en phase avec les bouleversements à venir.

Il y a donc bien longtemps que le marché ne se contente plus de produire des objets afin de satisfaire les besoins « objectifs » des hommes : il produit maintenant à la fois le désir et le moyen de le satisfaire, le client et l'objet, l'amputé et la prothèse.
Domestiqué sans le savoir par cette logique infernale, l'homme moderne est aliéné de ses désirs qu'il coule systématiquement dans le moule de l'acquisition marchande. Ignorant de plus en plus la nature de sa condition, il ne lui reste que l'écho lointain d'une autre vie.

jeudi 19 avril 2018

Discrimination et méritocratie

Les compromissions du féminisme avec l'ordre existant se sont faites au prix de multiples contradictions internes et d'une ignorance délibérée des faits inconvenants. Le recours à la caricature, à l'invective et à l'intimidation a servi à dissimuler cette faiblesse grandissante de la doctrine féministe. Ce genre de tactique, si il a l'indéniable avantage de discréditer les adversaires de la cause, est dangereux à long terme précisément parce qu'il protège les adhérents de toute remise en cause sérieuse de leur idéologie, et donc de tout travail de réflexion critique. Une démonstration particulièrement claire en a été donnée lors de l'interview du psychologue canadien Jordan Peterson par la BBC.

Peterson est parvenu à articuler clairement sa pensée en refusant les déformations qu'en faisait l'interviewer et en évitant les pièges qu'on lui tendait. De ce fait, la malhonnêteté partisane de la journaliste est apparue au grand jour et a été condamnée au sein même des grands médias libéraux d'habitude si favorables à une certaine idéologie féministe. Comme en outre il était clair que la journaliste répondait non pas à Peterson, mais à une caricature de son intervenant, l'argumentaire de ce dernier s'est trouvé sans opposition et a remporté la confrontation par défaut.
Mais il n'y avait sans doute pas que la volonté de salir l'adversaire derrière ces déformations.
Cathy Newman et son invité partageaient trop de présupposés pour pouvoir réellement s'affronter. Dans ces conditions, la victoire appartenait à celui qui avait le moins d'arrières pensées, à celui qui était prêt à suivre la logique libérale où elle le mènerait sans en refuser arbitrairement certaines conséquences.

Ayant l'idéal libéral de l' « égalité des chances » pour tout horizon, le « militantisme » ne peut reconnaître comme adversaire que la « discrimination » contre laquelle il lutte sans relâche. Comme beaucoup de mouvements politiques, il travaille ainsi à abolir les conditions qui lui ont donné naissance. L'ennui, c'est que les problèmes des femmes ne se limitent pas à ceux contre lesquels le «militantisme » accepte de lutter. Il lui faut alors se contorsionner pour faire passer des problèmes systémiques pour de la discrimination afin de pouvoir leur appliquer ses recettes habituelles. Dans le cas présent, c'est l'inégalité salariale qui est systématiquement attribuée à de méchants sexistes sans que personne, d'habitude, ne relève les lacunes de ce raisonnement. C'est ce que Peterson a eu le mauvais goût de faire ici, montrant de façon fort convaincante que l'inégalité en question est en fait une conséquence logique des mécanismes impartiaux de l'entreprise et du marché du travail.
Affirmant sans ambages que le carriérisme est une guerre de tous contre tous, il cite des statistiques montrant que le caractère en moyenne plus agréable des femmes les handicape dans ce conflit. Heureusement, il a la solution : grâce à ses services professionnels, les femmes peuvent apprendre à s'affirmer et devenir plus compétitives. Quant Cathy Newman évoque le conflit famille carrière, Peterson n'objecte pas. Cathy Newman essaye alors de lui faire dire que les femmes célibataires sont malheureuses, mais Peterson n'a qu'à remarquer que de fait, la plupart des femmes (mais d'ailleurs aussi les hommes) désirent une vie familiale. C'est un libre choix, Cathy!

Ce qui est frappant, c'est qu'à ces deux endroits, des arguments féministes tout à fait standards auraient pu être utilisés. Ainsi, il était parfaitement possible de mettre en cause des stéréotypes de genre dans le caractère plus agréable des femmes, d'autant que l'efficacité même de la thérapie de Peterson plaide contre une interprétation biologique, innée de cette différence et en faveur d'un caractère acquis. Quant au conflit famille carrière, personne n'a relevé qu'il concernait principalement les femmes, qu'il était lié au fait que dans la plupart des couples, ce sont d'avantage les femmes qui assurent les tâches domestiques.

Pourquoi une telle interprétation suscite-t-elle alors un tel malaise ? C'est qu'elle brise l'unité supposée de la condition féminine et remet en cause les prétentions des militantes féministes à se faire les porte-parole des femmes. En effet, à l'instar des « Noirs », la réification des femmes en tant que groupe n'a de sens qu'à travers des problèmes communs. Les facteurs évoqués par Peterson ont le terrible inconvénient d'exclure de l'oppression sexiste précisément cette faction du sexe féminin qui veut s'en faire le représentant. Car les féministes, et en particulier les plus militantes d'entre elles, ne brillent en général ni par la douceur ni par le dévouement maternel. Comme ce sont précisément ces « vertus féminines » qui sont sanctionnées par le marché du travail, les « féministes » se retrouvent paradoxalement dans le camp des dominants. N'ont elles pas maintes fois dénoncé les vertus traditionnelles comme de la faiblesse? Ne se sont elles pas attachées à s'en départir ? La femme indépendante , volontaire, égoïste et sans attaches dont elles rêvent est en fait la véritable « nouvelle femme » du néolibéralisme, celle dont la personnalité est la plus adaptée aux besoins de l'entreprise et de la « guerre de tous contre tous ». Mais elles ne peuvent évidemment pas l'admettre car ce serait acter leur scission avec leurs « sœurs » qui continuent de désirer une vie familiale épanouie.

Cependant, alors même que leur désir d'  « égalité » les a conduit à imiter le modèle moderne de l'homme, y compris dans ce qu'il a de plus méprisable, les féministes continuent à vouloir se croire meilleures que lui. L'exemple le plus frappant en est donné par Hillary Clinton, femme politique corrompue qui a conduit la politique étrangère américaine avec l'impérialisme brutal qui la caractérise. Elle ne se différencie donc en rien de ses collègues masculins – à ceci près que de nombreuses « féministes » médiatiques ont voulu nous faire croire à l'espoir qu'elle représenterait. Un espoir d'avancement pour les ambitieuses de l'élite, d'accord, mais pour le peuple américain ? Et pour le monde ? Quant une icône féministe comme Gloria Steinem en vient à faire des commentaires sexistes sur les partisanes de Bernie Sanders, il est clair qu'il y a un malaise. C'est que ces femmes de l'élite sentent que leurs prétentions à défendre les intérêts de leur sexe convainquent de moins en moins.

Il y avait dans tout cela une grande incompréhension de la nature du pouvoir. Les traits des hommes qui le manie sont attribués à la nature masculine, ce qui permet aux femmes de se donner bonne conscience et d'ignorer les signes de ces mêmes tendances en elles. Cependant, la réalité est que l'homme de pouvoir n'est pas l'homme moyen. Sa personnalité est façonnée par le besoin de l'acquérir et de le conserver. Les femmes ont pu se bercer d'illusions sur leur prétendue supériorité morale précisément parce qu'elles en étaient dépourvu, mais le pouvoir les corrompra aussi sûrement qu'il a corrompu les hommes. Ou est-ce que seules des personnes avides et sans scrupule sont prêtes à faire ce qu'il faut pour l'obtenir ? En tous cas, penser qu'une différence d'identité sexuelle suffira à effacer ce biais de sélection requiert un sexisme qui aille bien au delà d'une simple différence statistique de quelques pourcents dans un trait de personnalité.

De même que la personnalité des puissants ne doit rien à la nature et encore moins au hasard, les personnes qui connaissent le succès dans l'univers professionnel actuel sont caractérisées non pas par une quelconque identité, mais par la possession de « qualités » personnelles se trouvant être utiles au bon fonctionnement de la machine économique. Cette machine se fiche totalement du sexisme ou de tout autre préjugé vétuste, il n'y a qu'à voir le sort qu'elle a réservé aux anciennes vertus viriles de courage et d'honneur : n'ayant à peu près rien à offrir à l'économie moderne, ces vertus sont ignorées la plupart du temps, et quand on s'en rappelle, c'est en général pour s'en moquer. La frustration de cet idéal dans le monde réel est sans doute ce qui explique son omniprésence dans le spectacle contemporain, la recrudescence des films d'actions et le succès d'une série comme Game of Thrones, située dans un un univers médiéval permettant aux personnages de se confronter physiquement à la violence et à la mort.

Mais l'immense force de cette machine, c'est d'être capable d'adapter nos valeurs à ses besoins sans que personne ne s'en rende compte. Le principe qui dissimule la nécessité économique porte le nom de méritocratie. Il est l'art d'arrêter tout débat sur la justice en évoquant une qualité discriminante, censée justifier les honneurs réservés aux élites. D'abord très convainquant, il l'est beaucoup moins dès qu'on pense à se demander pourquoi d'autres qualités n'entreraient pas aussi en considération.
Ainsi, notre société valorise beaucoup l'intelligence technique, mais très peu la sagesse ou la loyauté. La raison en est bien sûr que l'intelligence technique contribue au bon fonctionnement de l'industrie, à l'  « innovation » et à l'enrichissement des capitalistes. Encore est-elle moins à l'honneur actuellement que dans les Trente glorieuses, ce qui n'est sûrement pas sans lien avec la prépondérance actuelle de l'économie des services dans les pays occidentaux, et la délocalisation de l'industrie dans les pays à bas coûts de main d’œuvre. Quant à l'amitié, elle est de plus en plus assimilée à un moyen de se construire un réseau professionnel. La réussite étant prépondérante, il es t clair que toute loyauté ou tout dévouement trop profond feraient obstacle à la « mobilité » et à l' « agilité » du salarié contemporain, qui lui impose de briser ses liens dès que l'économie le commande. C'est dans ce cadre qu'il faut replacer les remarques de Peterson sur le conflit famille carrière, l'existence de ce conflit étant perçue comme allant de soi.

Ainsi, l'inégalité professionnelle qui existe entre individus de même origine sociale réside entièrement dans la conformité plus ou moins grande de leur caractère aux exigences contemporaines de l'emploi. Pourquoi alors ne pas mener la lutte sur la base de cette différence fondamentale plutôt que sur les différences accessoires que constituent le sexe ou la couleur de peau? Mais contrairement à elles, la différence d'adaptation au travail est une différence invisible, et d'autant plus inavouable que le système de valeurs méritocratique la traduit en une infériorité morale. En conséquence, le libéralisme peut se vanter à bon compte des progrès qu'il fait vers la justice à travers l'  abolition de « toutes les discriminations », tout en dissimulant les véritables mécanismes de l'exclusion qu'il engendre. On peut sans peine admirer le génie de cette stratégie : ayant constaté le danger que constituait l'organisation consciente d'une classe inférieure envers les hiérarchies existantes, on a décidé de coopter certains de leurs membres afin de vider de leur sens les signes sur lesquels s'opérait l'identification des dominés entre eux. A ce stade, on a presque oublié que des communistes ont pu un jour espérer que les Noirs, les gays et les femmes allaient se substituer à la classe ouvrière (alors anesthésiée par la consommation de masse) en tant que sujet révolutionnaire. Presque 50 ans plus tard, il faut admettre l'échec de cette stratégie dans le monde du travail, où loin d'avoir fait diminuer les inégalités, elle n'a fait que les déplacer, les masquer et les légitimer.

Les solidarités permettant de réellement lutter pour la justice sont encore à construire. Mais pour cela, il faudra d'abord dénoncer les délires identitaires qui incitent les femmes des classes moyennes à s'identifier à Hillary Clinton au lieu de se solidariser avec leurs collègues masculins.

lundi 16 avril 2018

Le "sens de l'histoire"

La confrontation entre « progressiste », « conservateurs » et « réactionnaire » est une fausse alternative qui rend impossible toute critique sérieuse de notre monde, et restreint radicalement notre liberté d'agir. Cela apparaît clairement dès lors qu'on développe la définition de ces trois termes : le progressiste anticipe les changements à venir, le conservateur vise à préserver ce qui existe, et le réactionnaire cherche à rétablir ce qui a disparu. Ces trois conceptions ont en commun une vision linéaire de l'histoire, supposée s'écouler inéluctablement à l'instar du flot d'une rivière. Pour le progressiste, ce changement est positif et se doit d'être encouragé, alors que pour le conservateur ou le réactionnaire, il est négatif et doit être endigué autant que faire se peut. Ainsi, tous trois se dispensent d'examiner les causes de cette évolution prétendument « spontanée » de notre société, et le rôle évident qu'y jouent nos choix individuels et collectifs.

L'histoire n'est pas une droite, c'est une structure arborescente qui ne nous paraît droite que parce que, regardant vers le passé, nous ne voyons plus d'elle que le chemin qui nous a amené jusqu'au présent. Ce chemin prend alors les allures du destin - conception légitimée par le travail des intellectuels qui prétendent tous avoir saisi le mécanisme causal censé rendre « inévitables » les faits observés. Cependant, si on leur demande d'appliquer leur remarquable science à la prédiction d'événements futurs, le résultat est en général tout différent.
Tour à tour, et avec le même sentiment de certitude, ils nous ont prédit l'avènement d'une société sans classes, la colonisation du système solaire, la fusion nucléaire, la journée de travail à trois heures par jour, la fin de l'histoire s'arrêtant sur la démocratie libérale, etc., etc. Vous devinerez donc sans peine à quel avenir sont promis l'idée d'une Singularité débouchant sur une techno-utopie ou même l'espoir apparemment plus raisonnable selon lequel les fléaux de la faim, de la maladie et de la guerre seront définitivement vaincus au 21ème siècle. Ce qui est vraiment remarquable, c'est la capacité qu'ont les intellectuels d'aujourd'hui à ne tenir aucun compte des échecs de leurs prédécesseurs, c'est la certitude naïve qu'ils ont d'être les premiers à avoir discerné les « véritables » principes de l'Histoire.

Cette absence totale d'humilité et de réflexivité critique est manifestement le principal défaut du penseur moderne. Il s'est illustré encore récemment avec l'élection de Donald Trump ou la victoire du Brexit – deux résultats qui, étant perçus comme allant contre le sens de l'histoire, avaient été exclus par la grande majorité des « experts » médiatiques. A l'inverse, sitôt le résultat tombé, des myriades d'analystes se sont employés à l'expliquer, lui donnant à posteriori l'allure de l'inévitable. En réalité, l'élection de Donald Trump ne s'est jouée qu'à quelques pourcents, ce qui confère à de multiples causes insignifiantes le pouvoir de l'avoir affectée.

Cette vision déterministe et linéaire de l'histoire n'est pas seulement en échec total sur le plan scientifique, c'est une véritable calamité politique. Tour à tour, les forces dominantes du moment se présentent comme les élues du Progrès et écrasent leurs adversaires sous les qualificatifs méprisants de « conservateur frileux » ou de « réactionnaire ». Pire, ces adversaires, qui partagent en grande partie la même vision du temps, sont en leur for intérieur convaincus que le pouvoir a raison et que tous leurs efforts sont vains. Ainsi, que penser du pathétique « manifeste accélérationiste » sinon qu'il témoigne d'une fascination béate pour les formes de l'asservissement technocratique contemporain, et d'une croyance naïve en la propagande spatiale de la guerre froide? Une autre illustration en est donnée par le thème du réchauffement climatique, dont le traitement médiatique confond allégrement l'incertitude liée aux modèles à l'incertitude liée aux « scénarios », c'est à dire à nos choix, pour ne nous donner qu'une tendance, sur le modèle d'une vulgaire prévision météo. Dans ces conditions, on comprend mieux que le péril environnemental se déploie dans l'apathie générale ! Le rôle des choix collectifs, pourtant étudié par les scientifiques, est occulté pour être remplacé par une tiède récupération politique qui se limite souvent à la construction de quelques éoliennes, ou à la promotion de la voiture électrique . Certes, on comprend que ces options sont plus « business-friendly » que la décroissance..

Rétablir le rôle des choix dans l'histoire, c'est malheureusement aussi rétablir notre responsabilité vis à vis des générations futures, ce qui ne manquera pas d'être désagréable pour tous ceux qui ont passé leur jeunesse à jouer au rebelle avant de se rallier au confort de la classe dominante.
Ils préféreraient sans nul doute limiter la culpabilité à une liste restreinte de boucs émissaires, que ce soit Monsanto, les 1% ou les Illuminati. Nous n'avons cependant pas le loisir de dorloter ces illusions. Pour que renaisse l'espoir, il faut redonner au changement le caractère d'une possibilité réelle (et non plus d'un doux rêve), et donc accepter de nommer le renoncement pour ce qu'il est.

vendredi 6 avril 2018

#me too : Violence sexiste et violence ordinaire

Le mouvement #me too nous a été vendu par les médias de masse comme une libération inédite de la parole concernant le harcèlement sexuel. Il apporte la preuve que le harcèlement sexuel est répandu et impuni, qu'il est le fait d'hommes puissants n'ayant pas à craindre les répercussions de leurs actes. Après cela, comment douter de l'existence du patriarcat ? Comment ne pas y voir une domination masculine ?

Là encore, un filtre idéologique caché est à l'oeuvre. Il ne nous montre que les faits qui s'accordent avec la thèse implicite qui est la sienne, et cache ceux qui désigneraient un autre responsable. En 2014, une dizaine de salariés d'Orange, dont trois femmes et sept hommes, se sont donnés la mort. Cependant, cela n'a pas semblé beaucoup émouvoir le journal Le Monde, qui préfère se référer aux bienveillants experts de la « prévention des conduites à risque ». On imagine mal la « prévention des conduites à risque » être invoquée pour lutter contre le viol. Néanmoins, l'article se sent obligé de reconnaître que la majorité des suicides avaient « une relation explicite au travail ». Sans blague.

En 2012, suite à une première vague de suicides dans la même entreprise, « Le Monde » avait préféré minimiser. Ce qu'il avait de mieux à faire, manifestement, était de contester l'utilisation du mot « vague » pour démontrer que le taux de suicide constaté était normal, tout en reconnaissant à contrecoeur qu' «Il ne fait pas de doute que certaines des techniques de management utilisées à FranceTélécom ont été odieuses ».
En revanche, lors du phénomène #me too, ce même journal s'est courageusement mis en première ligne dans la dénonciation de l'abus de pouvoir et de la domination masculine, alors même qu'aucun mort n'était à déplorer. C'est le mot « abus » qui nous renseigne sur la nature de ce paradoxe. Il sous entend que certaines utilisations du pouvoir sont légitimes mais que d'autres « vont trop loin », et peuvent être condamnées. Ainsi, comme une femme afghane qui trouve normale le port de la burka et les coups de son mari, nous sommes conditionnés à accepter une violence morale ordinaire dans l'entreprise, et qu'importe si elle en mène certains au suicide.

Nous nous résignons à accepter les moqueries et les brimades, le sacrifice de nos soirées et de nos vacances, les déménagements sur commande qui nous séparent de nos familles et de nos amis, la menace implicite d'être viré et la peur constante du chômage qui va avec. L'extorsion de faveurs sexuelles, cependant, cela va trop loin. C'est trop grossier, trop susceptible d'indigner. Alors nous avons décidé de scier la branche malade pour mieux sauver le tronc, pour mieux nous aveugler sur la prétendue justice méritocratique du monde du travail. Car cette branche comme le reste s'enracinent au même endroit, dans la dépendance de l'employé vis à vis de l'employeur.

Ce n'est évidemment pas parce qu'il est un homme que le chef harcèle dans l'impunité ses subordonnés, mais bien parce que la hiérarchie lui confère un pouvoir qui sème la peur dans le cœur de ses victimes et les réduit au silence. Cette vérité, cependant, ne sert pas les intérêts des femmes cadres, qui bien qu'elles souffrent de leur hiérarchie, n'ont en réalité comme but que d'en gravir les échelons afin d'un jour manier le pouvoir dont elles sont actuellement les victimes. Le discours consistant à blâmer les hommes est bien plus adapté à leurs ambitions : il a le mérite de disqualifier les élites actuelles, tout en nous disposant favorablement au règne des nouvelles. Ce discours, cependant, est aussi traître pour les femmes qui le manient qu'il est injuste envers les hommes qui le subissent. Et ceci pour une raison très simple : car ce n'est jamais qu'une infime minorité d'hommes, ou de femmes, qui disposera du pouvoir sans en être victime.

Pour de nombreuses femmes, le féminisme a constitué une « couche protectrice » au sens de Polanyi, donnant un sens à leur carriérisme en l'inscrivant dans une lutte contre les normes patriarcales qui longtemps les avaient empêché d'accéder à l'emploi. Une telle croyance permettait de rendre supportables les vicissitudes du travail, comme le prix à payer pour enfin échapper à l'enfermement du foyer. De plus, le développement du féminisme laissait espérer aux femmes que leur condition allait s'améliorer, indépendamment de la dégradation générale du marché du travail. Le mouvement #me too, j'en suis persuadé, représente en fait la crise de ce système de croyance qui échoue de plus en plus à rendre compte des problèmes des femmes.

Maintenant que leurs « soeurs » sont devenues médecin, juge ou DRH, les femmes ne comprennent pas pourquoi elles sont encore soumises aux brimades quotidiennes. Le féminisme leur avait promis la libération, mais elles n'ont trouvé au travail que dépendance, routine et exploitation. Alors elles ont réagi en s'attaquant violemment aux derniers traits spécifiquement masculins de la force impersonnelle qui les domine. Quant elles constateront l'impuissance de leurs changements cosmétiques à altérer véritablement la nature de leur condition, le « féminisme » actuel risque fort d'en prendre un coup.

L'évolution juridique du « harcèlement » préfigure déjà les changements à venir. Loin de ne viser que l'insistance des hommes pour obtenir des faveurs sexuels, le « harcèlement moral » est un concept vague et protéiforme recouvrant tout type de situation dans lequel l'employé se sent victimisé. Il témoigne ainsi du caractère diffus de l'oppression qui s'exerce sur les employés, une oppression qui ne procède pas des actes spécifiques d'individus particuliers, mais de la nature même du rapport salarial.

Le mouvement #me too n'a donc rien d'un soulèvement révolutionnaire contre le « patriarcat ». Il s'agit au contraire d'une tentative désespérée pour trouver un coupable masculin au mal être professionnel des femmes ; tentative qui procède du désir paradoxal de se libérer des contraintes du salariat sans en modifier les structures. Il est le signe d'une crise profonde du féminisme.